26 mai 2009
Gavage
24 mai 2009
Ligne de vie
Elle regardait passer la vie.
Assise devant la petite lucarne, elle suivait les hauts et les bas d’une famille américaine, ou peut-être brésilienne, en fait, elle ne faisait pas la différence. Les disputes vides de ces gens bien habillés la distrayaient du silence quotidien qui enveloppait sa vie.
Les amours se liaient puis se déliaient devant ses yeux au fil des jours, elles les vivaient comme siennes, essuyant une larme de temps en temps, se sentant vivre par procuration, elle chez qui le silence des émotions avait laissé place au silence tout court.
Elle regardait passer la vie, assise devant la petite lucarne, comme sa mère le faisait, quand, jeune enfant, elle la surprenait, s’essuyant les yeux d’un revers de manche, au-dessus d’un roman-photos.
Quand le bruit des chaussures raclant le sol annonçait l’arrivée du père, sa mère plaçait rapidement le magazine dans son panier à ouvrages, se levait, et réveillait le feu qui couvait dans le fourneau en jetant quelques boulets de charbon sur les braises assoupies.
Les journées s’écoulaient, rythmées par le générique des feuilletons qu’elle regardait du matin au soir, génériques qui résonnaient dans la cour de l’immeuble, les notes s’échappant de sa fenêtre, mais aussi des fenêtres avoisinantes.
Quand elle entendait le bruit des clés derrière la porte, elle éteignait vite, ressentant sa seule vraie émotion de la journée : la peur d’être surprise devant la télé. Alors, elle reprenait le chiffon à poussière, le passant un peu trop méthodiquement sur la petite lucarne quand son mari franchissait le seuil de l’appartement.
13 mai 2009
Repas manqué
Ces
quelques jours de vacances étaient l’occasion d’aller leur rendre visite. Eux
n’avaient plus vraiment la possibilité de se déplacer. Le trajet en voiture
était devenu trop long. Le train ? Il y avait déjà longtemps que leur
petite gare ne voyait plus s’arrêter que quelques rares omnibus.
Pour
notre venue, il s’était mis aux fourneaux, comme il avait toujours aimé le
faire. Moi, ça me faisait un peu peur quand je le voyais cuisiner. Traîner la
patte entre l’évier et la gazinière, avec ses yeux qui ne voyaient presque plus
rien, c’était risqué. Mais on ne pouvait rien dire : il s’énervait dès
qu’on lui faisait remarquer sa vision défaillante ou sa marche difficile.
- J’y
vois très bien, qu’est-ce que vous racontez ! D’ailleurs l’ophtalmo a dit
que l’opération, c’était quand je voulais et si je voulais.
Tu parles, il avait surtout vu que tu avais une peur bleue des toubibs, et que tu étais rentré à reculons dans son cabinet ! Pas naïf, mais pas courageux non plus, il avait compris que tu préférais continuer avec tes 2/10° de vision actuelle plutôt que de passer sur le billard.
Nous
étions tous dans la salle à manger quand nous entendîmes un grand fracas suivi
d’un « Et merde ! » tonitruant.
Je me précipitai dans la cuisine pour te trouver debout
devant le four, le poulet nageant à tes pieds, dans la graisse brûlante, au
milieu d’une multitude d’éclats de verre. Il y en avait de partout, et toi, tu
restais planté là, râlant.
Ce
que j’ai vu ensuite, c’est ton polo blanc recouvert d’huile bouillante, et
dessous, ta peau rougie. Puis ta main, toute rouge elle aussi, et tes pieds….
Difficile
de te faire asseoir au milieu de tout ça. Et puis, comme toujours cette peur
incontrôlable des toubibs …
- Mais
non, je n’ai pas mal. Ca ne me brûle pas. C’est rien, je vous dis !
Ben
voyons, de la graisse brûlante, tout le monde savait que c’était bon pour la
peau. Il suffisait de regarder la cloque qui se formait sur ton ventre.
Pendant
que ma mère t’emmenait vers la chambre pour te couvrir de serviettes trempées
dans de l’eau froide, j’attaquai le poulet qui n’avait plus de véilléités de
fuite, si ce n’est en me glissant des mains. Ramasser la graisse chaude sur le
sol, mêlée d’éclats de verre comme des aiguilles ne fut pas une partie de
plaisir. Quatre lavages furent nécessaires pour rendre le sol propre à la
circulation.
Pendant
ce temps, je t’entendais râler à chaque évocation du corps médical, repoussant
violemment toute tentative de coup de fil au médecin de garde.
Plus
tard, quand tu refis ton apparition dans la cuisine, tout penaud de ta
maladresse, j’osai, sur la pointe des mots, te faire remarquer que celle-ci
pouvait sans peine être corrigée. Puis je m’enfuis lâchement vers la salle à
manger avec le plat de pâtes, sans tenter une attaque plus directe pour ne pas gâcher
le séjour.
Pendant
le repas, tu te vantas de ton don qui « conjurait les brûlures »
pour couper court à toute discussion. Et moi, je pensai que, finalement, si tu
avais été brûlé juste un tout petit peu plus gravement, cela aurait été
peut-être la solution pour que tu n’échappes pas à tous tes rendez-vous manqués
avec votre médecin traitant.
04 mai 2009
La petite dernière
Petite, j’ai tant bien que mal essayé de me faire aimer et accepter par mon frère et ma sœur.
Je n’avais alors pas conscience des rancœurs que ma venue avait dû éveiller en eux. Je me sentais souvent de trop, mais sans comprendre pourquoi.
« La petite dernière » : trop petite pour avoir une place avec eux, dans leurs jeux ; trop dernière qui accaparait à leurs yeux les attentions paternelles, entre autres choses.
Je me suis sentie plus spectatrice de la fratrie que membre à part entière.
Mes souvenirs de cette période ont longtemps été ceux d’une petite fille méchante, qui poussait dans les escaliers, qui écrivait son nom dans les livres, qui obtenait tout ce qu’elle voulait. Ces souvenirs, j’ai mis du temps à réaliser qu’ils n’étaient pas les miens, mais ceux qu’on m’avait offerts sur un plateau, resservis à chaque fois que c’était possible pour que je n’oublie pas que j’étais une méchante petite fille.
Je pense pourtant que j’étais une enfant comme les autres, ni plus gentille, ni plus méchante. Juste une petite fille bien ordinaire.
Je comprends pourquoi, adulte, j’ai toujours fait acte de présence, toujours essayé d’être là quand on avait besoin d’aide, une manière bien inconsciente de prouver que j’avais une place à tenir. Pas d’altruisme, ni de Mère Térésa en moi, juste besoin de montrer aux autres et à moi-même que je servais à quelque chose.
Mais qu’on soit enfant ou adulte, les choses ne changent guère. Je suis toujours la « petite dernière », on me présente encore comme cela, avec un petit sourire, on n’hésite pas à réveiller la méchante petite fille en racontant encore et toujours le jour où elle a poussé dans les escaliers, ( c’est sûrement vrai mais je ne m’en souviens pas. Ce qu’on n’a et qu’on me m’a jamais raconté, c’est ce qui s’était passé avant ) le jour ou ci, le jour ou ça…
Malgré tout, malgré les années et les relations d’adulte, j’ai réalisé qu’il ne fallait pas grand chose pour que le schéma enfantin refasse surface. Les jalousies et les rancœurs ont la dent dure. Elles survivent à l’enfance. C’est dommage, mais aujourd’hui, c’est tant pis.
L’important, c’est que je sais maintenant que je n’étais pas une méchante petite fille.
23 novembre 2008
C'est décidé !
L’autre jour, j’ai pris une grande décision. Et j’ai aussi décidé de m’y tenir.
J’y ai pensé toute la journée en me disant ; « Cette fois-ci, tu ne peux plus reculer »
J’ai tourné la chose dans ma tête, j’ai réfléchi, j’ai pesé le pour et le contre…. Enfin, ça m’a bien occupé.
Terminés les « p’t’être bien qu’oui, p’t’être bien qu’non », j’ai été claire avec moi-même. Quelquefois, c’est nécessaire de se mettre les points sur les « i ».
Je ne sais si c’est de soulagement ou de fatigue, mais le soir, je me suis endormie d’un seul coup. Et j’ai dormi comme un bébé, d’une traite.
Je me suis réveillée le lendemain, fraîche comme une rose ... et j’ai vaqué à mes occupations, comme d’habitude.
Syl
13 novembre 2008
Retrouvailles
- Bonjour Syl
- ….
- Dis, tu me remets pas ?
….
Cette voix qui m’interpelle me parle ; enfin disons qu’elle ne s’adresse pas qu’à mes oreilles, mais aussi à ma mémoire, à tout mon être. Elle réveille un je ne sais quoi d’indéfinissable. Je me sens bousculée intérieurement, un peu comme par le chahut des vagues quand on reste figé dans l’eau tout juste tiède de l’océan. On se sent ballotté, sans pouvoir faire quelque chose. On hésite à avancer, et en même temps, on est attiré plus loin.
- Syl ?
Je sens comme une inquiétude dans la voix.
- Euh….
Mon Dieu, que le temps est long parfois ! Cette silhouette ne me dit rien. J’hésite à regarder en face cet homme planté devant moi. C’est gênant. Je suis devant un inconnu qui, je le sais, je le sens, ne l’est pas tant que ça.
Je me lance enfin : Il a un air de « déjà vu », mais ces rides que je scrute, cette petite bedaine qui pointe sous le blouson… Ce n'est pas possible , ce n’est pas lui...
Je fixe mes yeux dans les yeux de mon interlocuteur… ce bleu…
Non, ce ne sont pas ses billes limpides qui me renvoient tout de suite vingt –cinq ans en arrière, non. C’est ce sourire qui pointe dans son regard, ce petit sourire moqueur, tendrement moqueur.
- Ah ! Quand même !
Nul besoin de mots. Juste un regard qui en dit long. Oui, bien, sûr je te re-connais. Mais faire irruption comme cela, sans prévenir, dans mon monde d’aujourd’hui, si loin de celui d’avant… Il faut recoller les cases, mettre des connexions, respirer, retrouver son calme, tout en gardant les pieds sur terre.
- Je suis heureuse de te revoir.
C’est sincère.
Sourires épanouis… J’ai vingt ans.
02 juin 2007
Caligula
Les murs sont drapés d'un velours rouge pointé d'or. Au-dessus de nos têtes, les trois rangées de balcons commencent à se peupler. Celui du milieu est orné d'angelots joufflus aux mains tendus. Je me tords le cou pour admirer le plafond et son lustre clinquant entouré de fresques sur fond d'or.
Le sol de la scène est jonché de fleurs coupées, un fauteuil est renversé à côté d'un cierge allumé. Sur la gauche, un piano brille au gré des flammes dansantes des bougies. La grande table sur la droite semble marquer la fin d'un buffet.
Les gens entrent dans la salle qui résonne de multiples discussions croisées.
Un homme entre sur scène, dans l'indifférence générale, au milieu de ce brouhaha montant. Il s'approche du piano et joue quelques notes. Un autre le suit et se sert un verre, qu'il boit tout en se promenant. D'autres personnages arrivent chacun à leur tour et déambulent de la table au piano, s'asseyant, se levant, se croisant, dans un silence qui contraste avec les bavardages de la foule.
La sonnerie retentit enfin, longuement. Elle ne fait taire le bruit que l'espace d'un instant, et le brouhaha reprend de plus belle. Les balcons bruissent comme un poulailler....
Deux mondes se confrontent, vivant leur propre vie côte à côte, sans interaction. Mutisme de la scène et pépiement de la salle.
Au premier rang, une femme sort son téléphone pour appeler une connaissance qui vient se s'installer tout là-haut, au perchoir. Elle agite le bras pour se faire reconnaître. Une fois la communication visuelle établie, elle lui souhaite un bon spectacle, tout en la plaignant d'être si loin de la scène.
Une femme entre, s'assoit et se repoudre le nez. Puis, elle se lève et entame une valse triste avec un de ses compagnons d'infortune. Ces personnages qui errent et se croisent me font penser à un retour
d'enterrement. L'air compassé, ils vont et viennent, comme enfermés dans leur
propre histoire avec le défunt.
Soudain, les lumières de la salle s'éteignent et la rumeur aussi. Seul le piano emplit le silence. Les acteurs prennent enfin vie, la pièce commence.
Syl
27 mars 2007
Avec
Y'a des jours avec et des jours sans. Les jours avec, on quitte le pas pesant des mauvais jours, on semble monté sur coussin d'air. On ne marche pas, on survole, un peu à la manière d'Odette Toulemonde.
Les jours avec ne sont pas différents des jours sans, mais nous, oui ! Le voile morose qui noircissait notre vision se lève pour laisser passer les couleurs. On redécouvre la beauté. Oh, les choses n'ont pas changé, nous savons juste les voir. Notre regard se tourne vers l'extérieur et ne joue plus l'introspection.
Il suffit de peu pour qu'un jour soit un jour avec : Lever le nez, ne plus fixer la pointe de nos chaussures. En fait, il suffit juste d'un peu de volonté.
Et alors on peut voir des choses merveilleuses : le vol d'une cigogne chargé de branchages, un arbre d'une blancheur prometteuse, un bonjour souriant, et plus loin, sur l'horizon : la promesse de moments partagés avec des amis.
Syl
Le B A BA des jours avec : Ne pas rentrer la tête dans les épaules.
Ca ne va pas ce matin ? Redressez-vous. C'est quasi-magique.
Le dos voûté est un dos qui subit, une posture droite est celle de celui qui va de l'avant. Le regard quitte alors naturellement le bout de nos chaussures pour se porter au loin. On quitte une position de fermeture, de repli sur soi pour une position d'ouverture. La respiration est libérée, plus calme.
24 mars 2007
Avec ou sans
Y'a des jours avec et des jours sans. Il y a des matins où on croque la vie et d'autres où on a la sensation que c'est elle qui nous bouffe.
Les jours avec, on n'y pense pas; tout est simple, le monde n'est que sourire : du voisin croisé devant chez soi au soleil qui brille. On ne se pose même pas la question de savoir pourquoi on a la banane, ce qui motive ainsi notre bonne humeur. Tout semble nous réussir et les petits tracas quotidiens ne nous atteignent pas. Même le verre renversé sur la table et qui finit sa course en mille morceaux sur le carrelage n'atteint pas la bonne humeur qui nous anime depuis le matin.
D'ailleurs, pourquoi nous sommes-nous levés si plein d'ondes positives, si prêts à croquer la vie ? Les vingt-quatre heures de la journée ne sont pas suffisantes pour contenir notre énergie débordante.
Oui, il y a plein de jours avec. Mais il suffit d'un seul petit jour sans pour que le bel équilibre, les belles résolutions explosent en mille morceaux.
On rentre la tête dans les épaules, on avance en trainant les pieds, le regard posé sur nos chaussures. On maudit la terre entière et on se met dans le même panier. Le soleil n'éclaire plus mais il éblouit, le voisin a un sourire qu'on lit moqueur. La pile d'assiettes glisse de nos mains comme une savonnette. Notre regard scrute la pendule d'un air suspicieux : Quoi ? Il n'est pas encre midi ! On ne vit que dans l'attente du soir et de la fuite sous la couette pour essayer d'oublier cette journée noire. Et on s'endort en se disant d'une petite voix : "Demain est un autre jour".
Syl
Il faut garder quelques sourires pour se moquer des
jours sans joie.
Charles Trenet
29 janvier 2007
Poker ou réussite ?
La vie est un jeu de cartes. On ne reçoit pas tous les mêmes à la naissance. Notre jeu se bâtit tout au long de notre enfance à partir des cartes que nous avons reçues en héritage familial, puis par celles de notre éducation et aussi celles de nos rencontres.
Mais la vie est-elle jouée pour autant ? Est-elle une partie de poker où le bluff rafle la mise ? Non, je pense qu'elle est plutôt une réussite.
Nous restons les acteurs de notre vie. Adulte, nous pouvons compléter notre jeu librement et disposer les cartes sur la table à notre convenance. Une mauvaise carte permet parfois d'avancer dans le jeu de la vie, si on sait la lier à une autre plus favorable. Et puis, on peut choisir en pleine conscience de ne pas jouer avec toutes les cartes qui nous ont été transmises, afin de respecter un choix de vie qui nous est propre.
Etre acteur de sa vie, c'est un choix, une volonté.
Syl



















