Les citajours de Syldia

Citations imagées, chroniques de livre...

livre mamy grand
Un clic sur la photo pour accéder au site

20 avril 2006

Débacle

Déjà plusieurs mois que la guerre avait commencé. C'était bientôt les vacances d'été, le 14 juillet n'était pas loin.
Ce jour-là, pourtant, elle n'est pas restée à l'école, son frère non plus. Celle-ci était fermée et les institutrices parties.
En rentrant à la maison, sa mère leur a demandé ce qu'ils faisaient là. Elle qui avait connu la guerre précédente,  ne voulait pas croire que tout allait recommencer.  Cette fois-ci , elle ne quitterait pas son village. Elle se souvenait trop bien de ses mois de captivité en Allemagne, six longs mois dans un camp, après que le village eut été rasé par les Allemands.

Pour en savoir plus, Ils allèrent tous au bout de la rue, elle, sa mère, son petit frère et sa grande soeur, là où passait la grande route.
Une file continue avançait lentement, des camions, des voitures, des vélos, des charrettes, tout ce qui pouvait rouler, mais aussi des piétons. Oui les gens fuyaient bien, et en masse.
-D'où venez-vous ?
-De Commercy, ils bombardent là bas. Il faut partir, vous savez.

Sans attendre un assentiment qui ne venait pas, un homme se pencha hors d'un camion et attrapa son frère. Contrainte, sa mère accepta de monter aussi.
Dans ce camion militaire, il y avait déjà des civils, mais également un veau.
La route fut longue, plusieurs jours, hachés par les passages de l'aviation allemande. A chaque fois le même scénario : Vite se jeter dans les fossés en attendant que ça passe.
Elle se souvient très bien de la fois où, sortant du bas côté, elle vit un homme debout sur la route, la tête arrachée. On n'oublie pas ces choses là à 10 ans.
Pour éviter les zones trop dangereuses, le camion suivit un temps la frontière suisse.
Arrivée à Lyon, elle fut hebergée avec sa famille dans un camp de réfugiés. Sa mère voulait rejoindre la Drôme, car elle avait gardé des contacts dans le village où elle avait été recueillie lors de la guerre de 14/18. Mais les autorités refusèrent car l'afflut de réfugiés venant de Marseille était alors trop important sur cette zone.
Elle fut donc dirigée sur un centre d'accueil à Roanne. En fait, c'était l'école qui avait été transformée pour la circonstance. De la paille répandue sur le sol faisait office de couchage.
A leur arrivée, on leur donna des vêtements propres car ils étaient partis sans rien emporter. Elle se souvient très bien que la robe qu'elle reçut ce jour-là, elle lui sembla presque neuve et si belle par rapport aux siennes. Elle était fière d'avoir un si beau vêtement.
Mais, cette fierté se transforma vite; la petite fille de 10 ans déchanta rapidement car la réalité n'était pas aussi belle que ce premier vêtement. Etre étiquetée "réfugiée" n'était pas si facile.
De plus, les conditions d'hygiène n'étaient pas bonnes, les locaux peu adaptés face à un tel afflux de personnes. Il fallait faire la queue pour les sanitaires. Sa mère préférait attendre la nuit, quand il faisait sombre pour y aller, afin de conserver un peu d'intimité.
Elle se souvient aussi des repas apportés par des gens de l'extérieur; de ces hachis qu'ils leur tendaient à bout de bras tellement l'odeur était nauséabonde.
Ne supportant pas cette promiscuité, ne sachant combien de temps cela allait durer, sa mère réussit à acheter quatre billets de train pour Valence.
Ils partirent en train et rejoignirent ensuite le  village qui avait servi de refuge à sa famille lors de la guerre précédente. Ils furent accueillis quelques jours dans une ferme amie
Sa mère retourna dans l'entreprise de cartonnage qui l'avait employée lors de son précédent séjour pour trouver un travail, et finit  par obtenir un petit logement. Il était vétuste, sans sanitaire, mais impossible de trouver mieux. Et c'était déjà bien.
Ce fut la fin de son enfance lorraine et le début sa vie drômoise.
Syl

Posté par Syl69 à 07:55 - Textes - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

  • difficile de te lire sans avoir une boule dans la gorge.
    Dans ma famille ces souvenirs-là sont de ceux qu'on ne dit pas, je n'ai que des bribes, impossible à exprimer. Personne n'a vécu la débâcle d'ailleurs, ne se trouvant pas dans des régions exposées. Je sais que plus tard mon grand-père passait souvent la ligne de démarquation. Pour faire quoi exactement, je n'en sais rien. Il faudrait les interroger, et qu'ils acceptent d'en parler...

    Posté par phil, 20 avril 2006 à 11:28
  • Jusqu'à la fin de la semaine, j'ai très peu de temps pour venir sur les blogs, mais je tenais à lire cet émouvant billet...
    Je ferai du rattrapage samedi, "ils" repartent et je suis malade d'avance...

    Posté par Pralinette, 20 avril 2006 à 12:37
  • >Phil : je l'ai eue à l'évocation, puis en écrivant.

    >Pralinette : Profite en alors un maximum, et puis pense à quand tu iras les voir. Bisous

    Posté par Syl, 20 avril 2006 à 14:01
  • Ton récit

    est magnifique et traduit trés bien cette époque tourmentée, l'émotion me gagne et me projéte dans le vécu de ma famille......partie en Auvergne....où je suis ,ée puis retour en Lorraine.
    Mes parents parlaient peu de cette période, c'était difficile à mettre des mots , à faire remonter ce qui était enfoui.Ma grand-mére en parlait encore moins, la guerre de 14-18 lui avait pris son mari alors qu'elle était jeune mariée et attendait maman......souffrance de toute une vie .

    Posté par michéle, 20 avril 2006 à 16:35
  • Michèle : Oui je pense que c'est difficile de reparler de cette période qui n'a pas été facile. C'est qq chose d'assez récent pour moi de savoir.
    Je crois qu'on ne réalise pas la chance que l'on a maintenant.

    Posté par Syl, 20 avril 2006 à 20:29
  • Et il est bon que tu t'exprimes sur ce sujet, les témoignages sont plutôt rares. Je connais bien sur celui de ma mère, mais cette génération (plus de 80 ans) s'estompe lentement. Bonne nuit Syl.

    Posté par lechantdupain, 21 avril 2006 à 00:11
  • JJ : Oui, bientôt, il n'y aura plus personne pour pouvoir dire afin qu'on n'oublie pas.
    Bon week end

    Posté par Syl, 21 avril 2006 à 20:00
  • je vois Syl, tu as été élevée à l'eau de vie de mirabelle!!...

    Posté par carpofolo, 21 avril 2006 à 22:21
  • Carpo : moi non, à la liqueur de châtaigne !

    Posté par Syl, 21 avril 2006 à 23:34
  • beau début d'histoire, syl... j'en lirais bien la suite...

    bien sur, j'ai vu en parallele l'histoire de mon papé, Roland... sa guerre à lui, son errance pas vraiment touristique dans certain pays de l'est, son retour à la vie, à sa vie, une renaissance de chaque instant, sa narration, près de 30 ans plus tard, à la gamine que j'étais, ma prise de conscience effarée que des humains aient pu vivre ça, mais surtout, par dessus tout, je revois l'immense humanité de mon papé, son ouverture d'esprit, sa façon de vivre chaque instant comme s'il était unique, sa sagesse tranquille...
    ce qu'il m'a transmis n'a pas de prix. je me devais de lui rendre justice, si ce n'est hommage... je l'ai fait, j'en suis heureuse.
    merci à toi, de me donner à lire un peu de toi.

    Posté par pati, 26 avril 2006 à 10:58
  • Pati, la suite, elle viendra au fur et à mesure je pense.... de ce qu'on m'en racontera

    Posté par syl, 26 avril 2006 à 14:37

Poster un commentaire